• Viktor Brack n’a-t-il pas avoué l’utilisation de chambre à gaz dans le cadre de l’Aktion T4?
  • L’étude très fouillée de Michael Tregenza à ce sujet ne vous suffit-elle pas?
  • Que faites-vous de ces documents et témoignages mentionnant divers moyens de mise à mort?

La réponse en vidéo

Texte de la réponse

? Temps de lecture de cet article: 16 minutes

Viktor Brack n’a-t-il pas avoué l’utilisation de chambre à gaz dans le cadre de l’Aktion T4?

Vous m’objecterez sans doute que si des médecins et des infirmières furent envoyés à l’Est pour secourir les blessés, Viktor Brack, lui, s’y rendit pour doter les camps de “chambres à gaz”. Intéressons-nous donc maintenant à ces “chambres à gaz” de l’action T4. À son procès, Viktor Brack déclara que les handicapés furent tués par groupes de 20 ou 30, asphyxiés à l’aide de monoxyde de carbone contenu dans des bouteilles sous pression1. Le procédé, ajouta-t-il, était sans douleur2. Puis il précisa : 

Quelques minutes, après que le gaz eut été introduit, le patient se sentait fatigué, avec l’envie de dormir et encore quelques minutes après, ils étaient morts. Ils sombraient dans le sommeil, sans même s’en apercevoir, ce qui était l’un des prérequis les plus essentiels3

Viktor Brack expliqua avoir vu ce spectacle une première fois en décembre 1939 ou en janvier 1940, à l’occasion d’une expérience. Le procédé avait été qualifié de satisfaisant et aucun autre gaz n’avait été testé4. L’objectif était donc de provoquer une intoxication aigüe au monoxyde de carbone de laquelle en résulterait somnolence, torpeur, impotence musculaire, perte de connaissance, coma et décès quasi indolore. 

Une méthode de gazage bien plus compliquée qu’il n’y semble
Figure 7.1
 « Gravité d’une intoxication en fonction de la concentration de CO dans l’ai », tableau de données, Centre Antipoisons belge, consulté le 30.I.2020, https://www.centreantipoisons.be/monoxyde-de-carbone/le-monoxyde-de-carbone-co-en-d-tail/quelles-sont-les-concentrations-toxiques-de

Seulement, comme le montre le tableau du centre antipoison reproduit en figure 7.1, pour tuer en quelques minutes, sans provoquer une agonie faite de maux de têtes, de nausées, voire de vomissements, le taux de monoxyde de carbone dans l’air doit atteindre 1,3 %.  D’après Viktor Brack, les “chambres à gaz” mesuraient en moyenne 20 m² au sol5, ce qui représentait un volume d’environ 50 m³. Pour tuer rapidement, plus de 600 litres de gaz auraient dû être insufflés. Toutefois, c’est ici que surviennent les difficultés : le monoxyde de carbone est extrêmement inflammable, susceptible de former un mélange explosif avec l’air à la température ambiante et de s’enflammer si sa concentration atteint 13,7 %.

Certes, cette concentration est dix fois supérieur à celle nécessaire pour un décès en quelques minutes ; mais n’oublions pas qu’il aurait fallu introduire très vite plus de 600 litres de gaz. Une introduction si rapide augmente la probabilité que le mélange gazeux se fasse mal, donc que, localement, la concentration en monoxyde de carbone dépasse le seuil fatidique des 13,7 % : le risque d’inflammation est par conséquent non négligeable. Ce risque est d’autant plus grand qu’une ouverture brusque de la bouteille de gaz comprimé peut provoquer une décharge statique dont il résulte une étincelle susceptible d’enflammer le produit. 

Si, donc, en théorie, une “chambre à gaz” fonctionnant au monoxyde de carbone sous pression est parfaitement envisageable, sa réalisation pratique posera bien des difficultés liées à la sécurité. Un tel local de mort devra comporter : 

  1. plusieurs arrivées de gaz, afin de limiter le débit de chacune d’entre elle ;
  2. une soufflerie, afin d’activer le mélange du gaz dans la pièce et d’éviter ainsi d’atteindre localement le seuil fatidique des 13,7 % ;
  3. un dispositif électrique protégé, afin d’éviter la production d’une étincelle fatale. 

J’y ajouterai un système de désaération afin de limiter les risques au moment d’extraire les corps. 

Viktor Brack bien moins compétent qu’il n’y parait

Bref, si une petite chambre à gaz au monoxyde de carbone n’a rien d’impossible, elle devra toutefois être construite suivant des règles précises afin de minimiser les risques d’accident, règles qu’il faudra soit les apprendre en consultant des spécialistes, soit découvrir au terme d’essais menés par des équipes de techniciens. Or, si, au procès des « médecins nazis », l’Accusation put produire un certain nombre de documents à charge, aucun ne mentionnait une quelconque réunion ni un quelconque essai de “chambre à gaz” ; par ailleurs, aucun croquis, schéma ou plan directeur ne fut découvert. C’était à croire que ces locaux de mort avaient été improvisés puis bricolés sans qu’aucune règle n’ait été suivie. 

Viktor Brack 

photographie, entre XI.1946 et IV.1947 (United States Holocaust Memorial Museum, avec l’aimable autorisation de Hedwig Wachenheimer Epstein). 

Face à un fait si incroyable, un membre du tribunal, le juge Sebring, voulut des éclaircissements interrogea Viktor Brack.

Q. Quel département eut la responsabilité de construire ou de bâtir ces chambres à gaz, quel département du Parti ou du gouvernement ?

R. Aucun bureau du Parti. Je ne comprends pas la question.

Q. Quelqu’un dut construire ces chambres. Qui donnait les ordres et qui avait la responsabilité de les construire, était-ce votre département ?

R. Je suppose que les ordres était donnés par le directeur de l’institut, mais je ne sais pas en fait qui donnait les ordres. 

Q. En d’autres termes, est-ce que ces chambres à gaz ne furent pas construire suivant un cahier des charges, des plans et un cahier des charges ?

A. Je ne peux pas me l’imaginer, chaque chambre était différente. J’en ai vu plusieurs d’entre-elles6.

Refusant de s’en laisser compter, le magistrat posa la question capitale qui provoqua le dialogue suivant : 

Q. Comment le directeur de chacun de ces instituts auraient-elles su comment installer une chambre à gaz si aucun plan ou cahier des charges ne lui avaient été transmis ? 

R. Je n’ai jamais vu de tel plan. Je n’en ai connaissance d’aucun. 

Q. Sauriez-vous comment construire une chambre à gaz à moins qu’un ingénieur ou un planificateur ne vous l’ait dit ? Assurément, je ne saurais pas. 

R. Je ne vois pas pourquoi je le saurais davantage. On peut présumer qu’il [Bouhler : le responsable de l’euthanasie] fit appel à un ingénieur. 

Q. C’est ce que j’essaye de vous dire. Quel technicien, ou ingénieur, ou groupe d’ingénieurs fut responsable de vérifier que ces chambres à gaz étaient construites de façon à ce qu’elles remplissent leur fonction correctement ? 

R. Il n’y avait assurément aucun groupe d’ingénieurs. Je présume qu’au sein des instituts, il y avait quelqu’un suffisamment compétent en technique pour le faire. Je ne sais pas. 

Q. Alors, à votre connaissance, dans l’un de ces instituts, une personne aurait reçu de Bouhler la mission de construire une chambre à gaz et elle aurait appelé — la direction de l’institut aurait alors appelé quelqu’un, vous ne savez pas qui, pour qu’il se mette au travail et construise la chambre. Est-ce correct ? 

R. C’est ainsi que je me l’imagine. 

Q. Cela ne ferait-il pas une différence considérable Le fait que cette chambre soit construite pour euthanasier, avec monoxyde de carbone ou avec d’autres moyens ou pour autre choses, ne change-t-il pas radicalement les choses? Des informations techniques ne devraient-elles pas être mises à la disposition de la direction de l’institut pour qu’elle puisse donner des instructions à son technicien afin de construire quelque chose qui fasse correctement ce qu’on veut qu’elle fasse ? 

R. En toute honnête, je dois dire que je n’en sais rien. Je ne peux pas juger. 

Q. Savez-vous si, oui ou non, un quelconque département du gouvernement, sous les ordres de Bouhler, ou de Brandt, ou de n’importe qui d’autre, était chargé de vérifier si l’appareil de gazage était  installé correctement ? 

R. Je l’ignore, mais je ne pense que ce n’était pas le cas, sinon j’en aurais probablement entendu parler7

Viktor Brack nous demandait donc de croire que ces “chambres à gaz” avaient été improvisées dans chacun des établissements sans être vérifiée. 

Le même problème se posa au sujet du monoxyde de carbone prétendument utilisé : quand le juge Sebring demanda quel département ou partie du gouvernement était responsable de sa fourniture, l’accusé déclara qu’il l’ignorait et que le gaz était probablement acheté. Ironique, le juge rétorqua : 

Donc vous pensez peut-être que le superintendent de la l’institut, s’il voulait du monoxide de carbone, se rendait à pied en centre-ville, entrait dans un magasin, en achetait une bonbonne, la payait de sa poche, puis rentrait au camp, la bonbonne sous le bras ?8 

Viktor Brack répondit que les achats étaient réalisés par les institutions d’euthanasie, les fonds étant avancés par l’État. Le magistrat fit alors remarquer qu’à l’époque, c’est-à-dire en 1941, les matières premières importantes étaient contingentées en Allemagne : 

Le détournement de ce monoxyde de carbone en bouteilles pour ces divers institutions ne devait-il pas être classé prioritaire et approuvé par quelqu’un ou quelque département du gouvernement afin d’être fourni aux hôpitaux ? Comprenez-vous ce que je veux dire ?9 

Le prévenu ne put que répondre : « Oui, je comprends. Je n’en ai aucune idée, mais je ne le pense pas. Pourquoi ?10 » Le juge Sebring abandonna et passa à autre chose…